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mardi 3 novembre 2009

La révolution de Novembre victime du révisionnisme ?

Vous êtes à la recherche du souvenir et de ses spectres. Nous, nous cherchons le spectre de l’espérance », G. Khalil Gibran, 1954-2009. Cinquante-cinq ans déjà ! Plus d’un demi-siècle, c’est à la fois une éternité et une période si courte. Une éternité si on se place du point de vue des individus, mais un laps de temps dans l’histoire des nations. Mais dans un cas comme dans l’autre, Novembre continue d’alimenter la controverse.

Une controverse d’autant plus préoccupante qu’elle véhicule de manière insidieuse une problématique fondamentalement inopérante (on ne peut en aucun cas refaire l’histoire) et fortement dangereuse (la guerre de libération a été inutile) et qui consiste non pas à expliquer les raisons objectives et subjectives pour lesquelles les faits se sont déroulés de la sorte qu’on connaît, mais plutôt à spéculer sur des alternatives « moins onéreuses » en vies humaines, en bouleversements socioéconomiques et culturels et en ruptures géopolitiques et stratégiques. Bref. A bien écouter les tenants de ces alternatives, la révolution de Novembre telle qu’elle s’est déroulée et le système politico-économique et social qu’elle a engendré ont été « un fiasco total » et la situation actuelle est de loin moins bonne que celle que connaissait le pays avant l’Indépendance. Les arguments utilisés par ce courant de plus en plus fort au sein certaines « élites » nationales n’ont d’équivalent en abjection que leur cynisme, leur mépris et leur cupidité pour tout ce qui est national.

Qu’on en juge par les arguments qui sont les plus récurrents ! La révolution de Novembre a été coûteuse en vies humaines et nous aurions pu éviter cela si nous avions opté pour la voie pacifique. Nous aurions pu aussi garder des relations privilégiées avec la France et de ce fait maintenir « nos » pieds-noirs et « nos » juifs avec lesquels le pays aurait été mieux géré et donc mieux loti. La langue française, langue du rationalisme et de la science, nous aurait permis de nous engager de manière plus importante et plus déterminée dans la modernité. La guerre de libération et le régime post-indépendance ont bouleversé les valeurs culturelles et sociales, etc. Ces arguments sont d’autant plus insidieux qu’ils procèdent d’une approche manichéenne de la réalité historique et cachent mal le désir inconscient de ces « élites » de se substituer, en termes de position sociale, aux colons d’antan alors qu’il serait peut-être plus bénéfique pour tout le monde de s’affirmer en tant que couche sociale supérieure, comme cela s’est fait et se fait dans la plupart des pays du monde ! Cacher des prétentions de classes pour lesquelles il faut se battre par des spéculations honteuses sur le cours de l’Histoire relève de la plus haute amoralité ! Et pour cause. Prenons ces arguments un à un et essayons de les confronter à quelques éléments concrets de la réalité historique.

D’abord le coût de la Révolution de Novembre

Même la France qui a tardivement reconnu le caractère de « guerre » à cette période jusqu’alors définie par le prudent euphémisme « d’événements d’Algérie » a reconnu sa responsabilité dans la tournure prise par le confiit pour n’avoir pas pris à temps les mesures économiques, sociales et politiques nécessaires du fait de la pression des lobbies coloniaux. En matière d’économie et dès 1930, les départements d’Algérie représentaient non seulement la plus grande part des déficits budgétaires, mais aussi une importante balance commerciale déficitaire avec la Métropole. En matière sociale, la population algérienne qui avait le plus souffert du krach de 1929 continuait de sombrer dans une misère sociale indescriptible malgré des financements énormes à fonds perdus dont la presque totalité bénéficiait aux colons. En matière politique et dès la fin de la Secondaire Guerre mondiale, la France octroyait en 1944 la nationalité française à 16 000 Algériens sur 9 millions et noyait dans le sang les manifestations du 8 Mai 1945 alors que les accords alliés avaient reconnu aux populations colonisées le droit à l’autodétermination.

Ensuite « la perte » des Pieds-Noirs et des Juifs

Dans la déclaration du 1er Novembre 1954, le Front de Libération Nationale reconnaissait la qualité d’Algériens aux pieds-noirs et appelait sans ambages cette population à se joindre aux côtés de leurs concitoyens musulmans à la revendication d’indépendance de l’Algérie dans un esprit de fraternité, de liberté et de coopération avec la France. Dans le même esprit, et dans une correspondance adressée aux responsables du Consistoire juif, le FLN reconnaissait explicitement aux populations juives l’appartenance et l’attachement millénaires à l’Algérie malgré le décret Crémieux qui les avait insidieusement coupés du reste de la population et demandait à ce titre leur participation à la lutte du peuple algérien pour son émancipation. Dans les deux cas, seule une infime minorité des deux communautés répondirent à l’appel. Récemment encore, le président Ahmed Ben Bella rappelait que dès la première année de l’indépendance, il n’avait cessé de demander aux pieds-noirs de retourner en Algérie en leur apportant toutes les garanties de protection et de sécurité, demandes qui, comme on le sait, resteront sans réponse. Pour les juifs algériens, comme d’ailleurs pour les juifs du Maghreb en général, la création de l’Etat sioniste d’Israël orienta fortement les choix.

La langue française nous aurait permis d’entrer dans la modernité

La modernité n’est pas seulement une affaire de langue. Car si tel était le cas, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Mali où la langue française est officielle, ou bien le Malawi, le Nigeria et le Zimbabwe qui ont adopté la langue anglaise comme langue officielle seraient des pays modernes. La modernité comme se le demande A. Laraoui n’est-elle pas en définitive « un processus sans fin » à la conjonction de phénomènes divers, nombreux et contradictoires qui relèvement des sociétés, des cultures, des parcours historiques, des sciences, des arts, des pratiques économiques et sociales et des influences entre les nations ? Sinon, comment expliquer les pieds de nez que nous assène la dure réalité actuelle caractérisée par un retour combien inexplicable et inexpliqué d’un conservatisme messianique puissant représenté par l’Administration républicaine US et décidément fortement implanté dans un pays à la pointe du modernisme comme les Etats-Unis ? Aussi, faut-il se demander si à la différence de la société qui heureusement semble à la pointe du combat pour la modernité entendue comme émancipation, ce ne seraient pas « nos élites » qui, dépassées, en viendraient à « revendiquer » à travers la question linguistique une sorte de statut spécial. Un peu comme les colons.

La Guerre de Libération et l’Indépendance ont bouleversé les valeurs

Toutes les guerres bouleversent les valeurs. C’est la paix qui permet la reconstruction des valeurs. Mais la reconstruction des valeurs se fait par la société. Et comme la société a été changée par la guerre tant du point de vue de la constitution, de la mobilité interne et externe, des conditions économiques, culturelles et politiques, la reconstruction participe aussi de la reconduction ou non des valeurs antérieures jamais en totalité et toujours avec l’émergence de valeurs nouvelles. Ainsi va le monde et nul ne peut s’y opposer. Chaque société crée ses propres lois, non en fonction de ce qui a été vécu mais en fonction de son vécu propre et de sa perception de ses aspirations et de son devenir. C’est un processus de destruction-création. Ainsi en va-t-il des relations individuelles, collectives, familiales et sociales. Ainsi en va-t-il également des relations économiques et politiques. On peut admettre que l’Indépendance n’a pas été à la hauteur des attentes tant il est vrai que ces attentes se sont, au fur et à mesure des années, transformées en attentisme. En attentisme social à l’avant-garde duquel se situaient « les élites » sociales. Celles-là mêmes qui parlent d’alternatives ! Alors ! Novembre victime du révisionnisme ? C’est d’abord aux élites authentiques de répondre.

L’auteur est journaliste Indépendant



Par Mohamed Iqbal

dimanche 1 novembre 2009

CRITIQUES SUR LE FONCTIONNEMENT DE L’ETAT ALGÉRIEN : Arrêtez la démogogie!

La révision constitutionnelle du 12 novembre 2008 avait pour objet de supprimer la limitation du nombre des mandats et non d’instaurer la présidence à vie

La corruption existait du vivant de H. Boumediène qui a cherché en vain à la combattre, après l’avoir vigoureusement dénoncée. Elle s’est considérablement développée par la suite.

De nombreux hommes politiques et observateurs ont récemment dénoncé de façon véhémente la centralisation du pouvoir dont ils rendent seul responsable le président de la République. Par ailleurs, ils accablent l’Etat algérien, reprenant à leur compte le qualificatif de «déliquescent» que lui accole l’ancien chef de gouvernement A. Benbitour. Il ne s’agit pas ici de donner quitus au bilan provisoire du chef de l’Etat. Il s’agit de mettre au jour une ignorance feinte ou réelle du fonctionnement de l’Etat algérien, une sous-estimation volontaire de la complexité des processus de décision en amont comme en aval et la négation implicite du poids du factionnalisme, au sein des sphères dirigeantes, alors que celui-ci constitue un invariant de l’histoire politique de l’Algérie. Nous passerons en revue l’essentiel des griefs adressés au président de la République.

Sur le «coup d’Etat constitutionnel»
La révision constitutionnelle du 12 novembre 2008 avait pour objet de supprimer la limitation du nombre des mandats et non d’instaurer la présidence à vie de quelque candidat que ce soit. Elle n’a pas introduit l’unicité de candidature, de sorte que tout Algérien répondant aux critères d’éligibilité eût pu se présenter. Dans la Constitution algérienne, on peut être candidat à la magistrature suprême ad vitam aeternam. Il n’en résulte pas qu’on puisse être président à vie. Comme je l’ai déjà dit (V. L’Expression du 28 avril 2009), au moins douze candidats d’envergure nationale (dont un ancien président de la République et six anciens chefs de gouvernement) auraient pu faire acte de candidature. Ils auraient pu constituer pour la circonstance, une sorte de coordination pour l’alternance au pouvoir sans avoir besoin d’élaborer un programme de gouvernement ou même d’aboutir à un diagnostic partagé de la situation algérienne. Or, il n’en a rien été. Et il est admis aujourd’hui que l’institution militaire n’est pas intervenue pour dissuader telle ou telle personnalité de solliciter les suffrages populaires. Le Président Bouteflika a demandé au peuple algérien de lui renouveler sa confiance, afin qu’il puisse achever les chantiers ouverts lors du 2e quinquennat. En dehors de lui, aucun candidat déclaré n’aurait pu remporter l’élection présidentielle. Mais un retour en arrière s’impose. Entre 1999 et 2009, aucun des contempteurs actuels du président de la République n’a pris une seule initiative tendant à conférer un minimum de crédibilité à son statut d’opposant supposé: création d’une formation politique, d’un cercle de réflexion, d’une société savante, d’une association. L’opprobre jeté, en son temps, sur Sid Ahmed Ghozali et Ahmed Taleb Ibrahimi n’a été dénoncé ni par M.Hamrouche, ni par A.Benbitour, ni par R.Benyellès, comme si la revendication démocratique était divisible ou à géométrie variable. Qui a empêché et empêche encore aujourd’hui les opposants au Chef de l’Etat de fédérer autour d’eux des universitaires, des chercheurs, des syndicalistes, des chefs d’entreprise, des cadres du secteur public et du secteur privé, des étudiants, pour réfléchir à un projet de société dont le pays aurait, à leurs yeux, urgemment besoin?
A. Benbitour vient enfin de franchir le pas. Bravo. Qu’il sache, en tout cas, qu’il n’entre pas dans les intentions du président de la République de saborder son initiative, comme il aura lui-même tout le loisir de le constater dans les semaines et les mois qui viennent. Il faut espérer qu’il fera des émules, mais cela est une autre histoire.

Sur la réconciliation nationale
D’abord, le président de la République n’est comptable, d’aucune manière, des tragiques évènements qui ont ensanglanté l’Algérie à partir de 1992. Ensuite, les prodromes de la réconciliation nationale avaient été lancés par le Président Liamine Zeroual en 1995 (loi sur la Rahma) puis confortés en 1997 par l’accord ANP/ AIS. Il eût été pour le moins paradoxal que le Président A. Bouteflika prît le chemin inverse de la dynamique mise en place dès l’origine par son prédécesseur. Il est vrai cependant que le processus de réconciliation nationale n’a pas obéi aux phases successives auquel il a été soumis, par exemple en Afrique du Sud, et il est incontestable que les conditions d’application des lois de 1999 et de 2005 n’ont pas toujours été conformes à la lettre autant qu’à l’esprit de leurs dispositions respectives.
Ceci posé, il est normal que le président de la République invite instamment aujourd’hui les bénéficiaires du pardon à revenir sur le droit chemin, alors que tous les repentis ont pu se réinsérer socialement et se mettre définitivement à l’abri de toute poursuite. On attend, à présent, avec impatience que les initiateurs du contrat de Rome du 13 janvier 1995, décernent le satisfecit qu’il mérite au président de la République, puisqu’à l’évidence, celui-ci a su mettre en oeuvre tout ce qu’ils n’avaient eu de cesse de réclamer, à savoir, en substance, la réconciliation nationale.

Rente, scandales et corruption
La corruption n’a pas commencé avec le retour de A. Bouteflika aux affaires. Elle existait du vivant de H. Boumediène qui a cherché en vain à la combattre, après l’avoir vigoureusement dénoncée. Elle s’est considérablement développée par la suite. Si elle revêt aujourd’hui une dimension inquiétante, comme le prouve le dernier rapport de Transparency International Algérie, c’est parce que notre pays a engrangé des dividendes considérables, grâce à l’envolée des prix du pétrole et parce que les activités du commerce extérieur ne sont pas régulées, offrant ainsi à des milliers de pseudo-opérateurs du commerce extérieur la possibilité de gains considérables grâce auxquels nombre de fonctionnaires de l’Etat se font graisser la patte. Ceci dit, le président de la République peut difficilement accepter la collaboration de personnes dont la justice (et non pas la rumeur) aurait démontré qu’ils ont commis des actes criminels ou délictueux. Le président de la République s’est engagé à moraliser le vie des affaires et vient de réaffirmer solennellement, le 28 octobre dernier, à l’occasion de l’ouverture de l’année judiciaire, sa détermination à lutter vigoureusement, grâce à des moyens décuplés, contre la corruption et à sanctionner tout corrompu, quel que soit son rang dans l’Etat. Il faudra donc juger sur pièces. Nous sommes bien d’accord que, sous réserve de la présomption d’innocence, personne ne doit se considérer comme au-dessus des lois. Cependant, personne n’a le droit de confondre entre les scandales survenus sous la présidence de A. Bouteflika avec ceux qui n’auraient été rendus possibles, selon ses opposants, qu’avec sa bénédiction. Ce sont là des affirmations qui sont aux confins de la diffamation. Depuis 1999, le président de la République n’a ni ordonné, ni béni, ni cautionné quelque transgression de la loi que ce soit. Les affaires Tonic Emballage, BCIA, El Baraka Bank, PNDA, FNDRA ne concernent a priori, ni de près ni de loin le chef de l’Etat. La justice a été saisie dans certains cas, elle le sera dans les autres. Il faut la laisser accomplir son office en toute sérénité.

Sur les mesures impopulaires en cascade
Les adversaires du président de la République visent, notamment la loi de finances complémentaire pour 2009. En quoi la LFC édicte-t-elle des mesures impopulaires? Mesures impopulaires que celles qui créent des niches sociales, afin d’inciter les chefs d’entreprise à recruter, à former et à mieux rémunérer les salariés? Il ne s’agit pas ici de se prononcer sur l’efficacité future de ces dispositifs mais de reconnaître qu’ils s’inspirent d’une volonté des pouvoirs publics de combattre le chômage.
Mesures impopulaires que celles qui visent à traquer les fraudeurs qui se jouent de toutes les réglementations et affichent avec insolence des signes de richesses qu’ils ont indûment accaparées? Mesures impopulaires que celles qui visent à préserver nos ressources en devises? Certains irresponsables, dans l’opposition comme dans la société civile, pensent qu’il sera facile de revenir vers le FMI, si d’aventure nos réserves de change devaient fondre en quelques années et qu’il nous sera fait bon visage? Ils se trompent lourdement. En revanche, il est vrai que l’Algérie aurait dû élaborer un code des investissements privilégiant les investissements productifs (et non un texte s’adressant de façon indiscriminée à tous les projets économiques et commerciaux), adopter dès l’origine une réglementation des changes moins libérale, s’assurer que nos PMI/PME avaient déjà été mises à niveau, négocier plus longuement l’Accord d’association avec l’Union européenne, en s’inspirant des expériences marocaine, tunisienne et égyptienne. La stratégie industrielle (remise en selle en 2009) aurait dû être élaborée il y a dix ans et depuis, largement mise en application (elle aurait certainement déjà donné des résultats prometteurs).
L’aménagement du territoire aurait dû figurer parmi les toutes premières préoccupations des pouvoirs publics, avant que la menace de la ruralisation de nos villes ne devienne irréversible et l’étroite bande côtière du pays occupée par 80% de la population.
S’agissant de la loi relative aux hydrocarbures du 28 avril 2005 que d’aucuns qualifient de «loi scélérate», comment ne pas mettre au crédit du président de la République sa quasi-abrogation, 15 mois plus tard (le 29 juillet 2006), avant même qu’un seul texte réglementaire n’ait été publié pour son application. Le président de la République s’est ravisé, après s’être laissé circonvenir par des personnalités liées à des officines étrangères. Dont acte. Aucun gouvernant n’est omniscient. C’est la persistance dans l’erreur qui appelle réprobation et condamnation. En ce qui concerne les retards dans la réalisation des logements, les impérities de l’Aadl, les glissements de plannings contractuels pour ce qui concerne l’autoroute Est/Ouest ou le métro d’Alger, faut-il rappeler à certains esprits égarés que le président de la République n’est pas un chef de chantier. Il appartient aux institutions créées par l’Etat et dotées de tous les moyens, aux entreprises retenues, à leurs sous-traitants, aux différents maîtres de l’ouvrage d’exercer leurs responsabilités et de cesser de se défausser sur les responsables de l’Exécutif. Le ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme, N.Moussa, qui se bat bec et ongles pour qu’un million de logements soient livrés d’ici 2014, conformément à la feuille de route que lui a fixée le chef de l’Etat, n’est pas non plus un conducteur de travaux. Les défaillances sont imputables à certaines APC et APW qui ne veulent pas assumer leurs responsabilités, malgré les injonctions du ministre de l’Intérieur qui n’est pas non plus l’enchanteur Merlin.
Ni le président de la République, ni le ministre de l’Intérieur, ni celui de l’Urbanisme ne commandent à la mafia du ciment, celle du sable et celle des autres matériaux de construction qui disposent toutes de relais au sein des collectivités territoriales. Qu’il faille mettre hors d’état de nuire une telle engeance est bien le moins. L’ensemble des institutions de l’Etat est mobilisé à cet effet, mais la lutte contre le grand banditisme est extrêmement ardue et longue.

Sur l’Etat déliquescent
Il est clair que l’Etat algérien n’est pas un Etat déliquescent et qu’il ne sera jamais touché par le syndrome somalien, comme semblent le redouter ou peut-être l’espérer quelques bons esprits. L’Etat algérien doit cependant s’engager sans délai dans la diversification de notre économie, la lutte implacable contre les réseaux mafieux transnationaux, le renforcement des prérogatives de toutes les institutions de contrôle, la réforme du système éducatif, le démantèlement des oligarchies locales, au besoin en remettant à plat toute l’organisation territoriale. Mais surtout afin de prévenir toute nouvelle dégradation du climat social et reconquérir l’Algérie laborieuse et intègre (c’est grâce à elle que le pays tient encore debout et c’est sur elle que le chef de l’Etat gagnerait à s’appuyer), le président de la République devra rompre impérativement toutes les amarres avec ceux qui, ayant abusé de sa confiance, confondent les centaines de milliards de DA d’argent public dont ils sont les ordonnateurs avec leur tirelire personnelle.

(*) Professeur de droit
Ancien élève du Doyen Mahiou

Ali MEBROUKINE (*)

samedi 31 octobre 2009

Le Salon du livre 2009 d’Alger, un arbre qui cache la forêt

Alors que nous étions familiers du Sila des années 2000 et de la Foire du livre d’Alger (FILA) des années 1980, voilà qu’on nous annonce en 2009, un festival sous chapiteau. Car par décision gouvernementale, les manifestations culturelles se déclinent par des festivals institutionnalisés par décrets, régentés pas des commissaires et dotés de budgets confortables, si on s’en remet à la rumeur publique qui enfle.

A mesure que les silences officiels sur la gestion des deniers publics se font pesants, cette édition annonce de grands chambardements puisque la pléthore des organisateurs des années précédentes a été virée (ANEP, Safex, SNEL, SPL, Aslia... ) et le Palais des Expositions des Pins Maritimes a été boudé. Jusqu’au mois de septembre dernier, ni le lieu ni la date n’étaient connus alors qu’habituellement, c’est au printemps de chaque année que les modalités d’organisation sont annoncées, les Salons internationaux devant obéir à des calendriers fixes qui permettent une meilleure participation des partenaires étrangers.

Qui organise les Salons et pourquoi ?

A l’ère du parti unique, de 1980 à 1986, la SNED puis l’ENAL, sous la coupe du ministère de la Culture, régentaient toute l’organisation du SILA. Pas d’organisation professionnelle pas de tiraillements dans les institutions, du moins officiellement. Après les années noires à partir de 1999/2000, nous avons connu des Salons du livre initiés par des opérateurs privés : éditeurs, importateurs et leurs associations professionnelles naissantes. En 2003, l’Etat a remis les pendules à l’heure par son bras séculier, l’ANEP qui échappe à la tutelle du ministère de la Culture et accapare tous les pouvoirs d’organisation. Une guéguerre larvée ne cessera d’opposer l’ANEP alliée au SPL (organisation fantomatique d’une poignée d’importateurs) à l’Aslia (un syndicat de libraires peu représentatif également) au SNEL (syndicat d’éditeurs) ; la Safex se contentant de gérer Ia logistique du Palais d’Expositions. Il faut savoir que cette manifestation constitue une manne financière importante (chaque mètre carré loué rapporte 60 $ US) que se répartissent les organisateurs, en tant que personnes morales et/ou physiques. Un système d’invitations, de voyages, de visas, de locations de voitures privées, de prestations diverses de sécurité et de suites réservées dans les plus luxueux hôtels du pays a permis de maintenir un voile opaque sur les coulisses de ce Salon. De façon exponentielle, ces dernières années, les intérêts se sont déplacés vers les pays arabes dont le nombre de stands et les milliers de volumes de littérature prétendument arabe ou islamique ont totalement modifié le visage du SILA d’Alger.

Ce dernier est devenu un immense bazar de diffusion de produits ayant peu de rapport avec le livre, la science, l’art ou la culture et brassant des sommes importantes transférées en toute légalité et en exonération de droits et taxes. Cette prise en otage du SILA par le livre religieux exigerait d’ailleurs de dissocier clairement les deux manifestations laissant le soin aux institutions religieuses la création d’un authentique Salon du livre religieux favorisant la création éditoriale locale au détriment des importations massives des pays arabes. Les éditeurs étrangers de réelle valeur culturelle se sont mis à fuir ce Salon confiant leur représentation à des opérateurs locaux peu initiés à la gestion de leurs catalogues et commandant toujours les mêmes livres les moins chers les best-sellers, ceux destinés au plus large public ; au détriment des ouvrages de qualité, que recherchent les étudiants, les professionnels, les amateurs de beaux livres et de belle littérature. Le constat s’imposait chaque année davantage : le SILA devenait un sacré bazar ! Placée sous l’égide des plus hautes autorités du pays, la manifestation échappait à tout contrôle de la société civile.

Est- ce normal que les bibliothécaires, les enseignants, les écrivains, les organisations sociales, culturelles et professionnelles n’aient jamais été associées à l’organisation et à la conception même du Salon ? La surpolitisation a atteint des sommets avec l’utilisation abusive des thèmes racoleurs du nationalisme et de l’anticolonialisme à bon marché, de la récupération politicienne des grands noms tels que Kateb, Djaout ou Dib que ces mêmes institutions ont pourtant toujours honnis de leur vivant. Des piles de catalogues et livres prétendument préfacés par le président de la République s’ouvrant sur son portrait officiel, le regard inquisiteur et l’emblème national en fond, s’empilaient dans tous les espaces du Salon. En Chine ou en Corée, ils devaient sacrément nous jalouser !

Quelle a été et comment a évolué la vocation du Salon d’Alger ?

Le citoyen lambda ne pouvait que récriminer : pourquoi ne trouve-t-on plus les ouvrages de littérature, d’art, de médecine, de sciences et techniques ? Devait-on se résigner à ne vivre, ne lire et ne se distraire qu’avec ces éditions pléthoriques d’ouvrages scolastiques primitifs ? En fait, par ce Salon s’affirmait définitivement la prééminence de la servilité et de l’instrumentation des « intellectuels organiques ». Aucune voix discordante, aucun livre subversif ne devenait sortir des rangs. On se rappelle les scandales causés par les interdictions de Boualem Sansal, Mohamed Benchicou, Salim Bachi ou Taos Amrouche dont l’ éditeur français, François Geze, ne trouve toujours pas grâce aux yeux du pouvoir politique. Bien sûr, officiellement, c’était le livre religieux séditieux qui était visé. Aucune organisation professionnelle n’a protesté, rares sont les personnalités qui ont osé condamner ces atteintes à la liberté et au droit de contester et réfléchir autrement. « Ettes, Ettes mazal ’hal, macci d kcc ig sah wawal » (Dors, dors tu as tout ton temps. Tu n’as pas encore droit à la parole), chantait Aït Menguellet.

C’est ce discours qu’on ressort aux syndicats autonomes, aux journalistes indépendants, aux associations culturelles et sociales. Le Salon du livre a eu cette vocation, il a donné le la à la gent médiatico-politique dans tout le pays : taisez-vous, rentrez dans les rangs ! S’il fallait une illustration à ce constat, la voici : les ex-PDG de l’ANEP et de l ’ENTV viennent d’être honorés pour leurs éminents services, ils sont nommés ambassadeurs d’Algérie, ministres plénipotentiaires de la République. La vocation du Salon a donc évolué de façon significative. Dans les années 1980 c’était une manifestation populaire grandiose citée par tous les professionnels comme une des plus grandes foires du monde, offrant un bel équilibre entre des chiffres astronomiques des ventes (plus de 300 millions de dinars des années 1980 lorsque celui-ci était échangé à 1 DA = 1,66 francs français) et un niveau inégalé de qualité des stands, tenus par les PDG des plus grandes maisons d’édition, Charles-Henri Flammarion, Claude Cherki ou Antoine Gallimard en personne qui présentaient les dernières nouveautés de leurs catalogues.

La seconde vie du SILA, à l’orée des années 2000, a été une courte période d’euphorie qui a permis de caresser le fol espoir de voir le pays sortir des ornières de la dictature et de la régression culturelle. On échafaudait des plans de réforme de l’école, de l’université, de la justice, de la liberté de la presse et d’édition qui auraient permis au marché du livre de connaître l’essor qu’il aurait mérité. Je me souviens de Mme Toumi, alors député RCD, qui nous demandait des dossiers sur tous ces projets. Imaginez une multitude d’éditeurs algériens de livres scolaires et universitaires se disputant le seul marché qui vaille, puisque ces millions de livres génèrent des chiffres d’affaires importants qui peuvent donner naissance à une vraie concurrence dont auraient émergé les talents, les compétences, le savoir-faire qui font si cruellement défaut à nos pauvres éditeurs nationaux, réfugiés dans les secteurs parallèles de l’édition. Le parascolaire déplorable, les livres mémoires des anciens combattants et les prétendus « beaux livres » sépia vantant l’Algérie de papa coloniale, représentant ces indigènes pittoresques misérables joqueteux et les femmes lascives offertes au regard concupiscent des légionnaires et autres touristes sexuels de la belle époque. Elle est belle l’édition algérienne...

On a tué dans l’œuf toute perspective pluraliste et dynamique pour réinstaurer la pensée unique et la bazardisation de toute la société. Sous la férule des associations caporalisées par le système grâce à un immense tuyau d’arrosage déversant des subventions, des soutiens du livre, des achats groupés, des commandes publiques, des achats institutionnels, on a fait du Salon du livre un immense déversoir de la littérature djihadiste et du livre de bas de gamme de tous les continents et dans toutes les langues laissant peu de place à la création éditoriale locale et à l’émergence d’une corporation d’éditeurs dignes de ce nom. Depuis deux ans, les éditions INAS se voient arbitrairement refuser toute commande institutionnelle et toute édition nouvelle par le refus de délivrance du dépôt légal et ISBN. Quelques rares éditeurs nationaux ont obtenu une petite part du gâteau du livre scolaire algérien puisque trois d’entre eux sont « homologués » pour offrir moins d’une vingtaine de titres vendus au ministère de l’Education nationale. Ils tirent en quelques millions d’exemplaires tout de même, leur assurant ainsi la surface nécessaire au déploiement de leurs éditions dans d’autres créneaux. Grand bien leur fasse, mais n’est-ce pas ainsi qu’on a fabriqué le double collège de triste mémoire dans l’édition natio-nale ? Au nom de qui de quoi doit-on continuer à interdire à des éditeurs algériens de publier librement les ouvrages de leur choix ou bien de participer à l’édition des livres scolaires ? Cet apartheid sert les intérêts de qui ? Pourquoi le silence et la chape de plomb sur ce sujet ? Comment accepter « la fureur de lire » du livre religieux et l’absence quasi-totale du livre scolaire et universitaire dans nos Salons du livre ? Pourtant, Dieu sait l’angoisse des parents et des étudiants lors de chaque rentrée scolaire.

Un Salon pour quoi faire ? Quelle est sa place dans la chaîne de distribution du livre ?

On pourrait se prendre à rêver d’une Algérie dans laquelle nous marcherions enfin surs nos pieds allant de l’avant en chaîne solidaire de citoyens libres, avides de savoir et de lecture, l’écrivain, le poète, le chercheur sèmeraient librement et à tout vent leurs graines. Les éditeurs s’empresseraient de les recueillir pour les semer, puis les éditer librement. Ils iraient ensuite les distribuer dans des bibliothèques qui les prêteraient à des milliers de lecteurs dans les coins les plus reculés du pays. Ils les vendraient 13 à la douzaine dans des librairies nombreuses, achalandées et belles à fréquenter.

Puis à l’orée de l’automne, à l’instar des belles fêtes des vendanges, des dattes ou des tapis de jadis, on organiserait une immense fête populaire qui réunirait les plus beaux crus les meilleurs poètes et romancier les meilleurs ouvriers et ouvrières pour les distinguer, les honorer et chanter leurs louanges. Sans entrave, sans interdit dans la liberté et l’intelligence. On y inviterait nos cousins du Nord et de l’Orient, ceux du Sud et de l’Occident pour goûter à leurs produits et partager ensemble les saveurs des réalisations éditoriales communes. Un Salon c’est juste cela, une fête, des retrouvailles, un beau marché coloré, bruyant et chaleureux à souhait, un moment de partage dans lequel le commerce des idées et des marchandises ferait enfin bon ménage.Mais le poète a dit : « Ettes, ettes Mazal l’hal ! »

Les professions du livre, leurs organisations et leurs rapports aux institutions étatiques

La gangrène de notre société s’appelle corruption, elle envahit les esprits, les sens, les hommes et les femmes, même les enfants n’y échappent pas. L’argent public se déverse à flots dans les comptes privés selon des modalités qui échappent à la morale et à la raison. Le secteur culturel n’y échappe pas malheureusement. L’interpénétration entre mission publique et entreprises privées épouse les méandres de notre organisation sociale fondée sur le « beni-amisme » et le népotisme, L’enfant naturel de cette liaison coupable s’appelle le béni-oui-ouisme. Voici les ingrédients qui ont fait le lit du marasme culturel que nous vivons, de l’indigence de nos éditions incapables près de 50 ans après 1962 de produire des dictionnaires et des encyclopédies qui décriraient nos langues maternelles, le berbère et l’arabe algérien, nos plantes, nos insectes, notre géographie et notre histoire millénaire.

C’est à Beyrouth ou à Paris que nos enfants vont glaner ces connaissances dans les Mounged, Larousse et Hachette réglés rubis sur l’ongle par notre belle rente pétrolière. Et il se trouvera des esprits chagrins pour critiquer nos beaux festivals de « Mikyette », nos chers festivals de livres de jeunesse garantis « pur islamyate », et que dire de ces innombrables Salons de livres financés par les wilayas qui font le bonheur des rois de la piraterie en matière d’édition défiant toutes les lois et les bonnes mœurs de nos métiers du livre. Tant que les professionnels n’auront pas fait le ménage en leur sein en écartant les « trabendistes » et les lobbyistes de mauvais aloi, les pouvoirs publics n’auront d’autre ressource que de porter à bout de bras des baudets dont ils auront beaucoup de mal à faire des chevaux de course. Pour conclure, ne nous laissons pas égarer dans des querelles de chapiteaux et de cirque et cessons de nous cacher les évidences criantes : la liberté d’expression et de création et la guerre à la corruption sont les deux mamelles de la naissance culturelle dans ce pays, de la culture et de tout le reste. Et tout le reste n’est que littérature ...

L’auteur est éditeur


Par Boussad Ouadi

jeudi 29 octobre 2009

Projet pour sauver la nation algérienne

En ce 1er novembre 2009, nous commémorons le 55e anniversaire du déclenchement, par nos aînés, de la guerre de Libération nationale qui mit fin au cauchemar colonial vécu depuis 1830. Nous pensons aujourd’hui à la somme colossale d’engagements et de sacrifices individuels, d’actes de foi et de courage qu’il fallut à notre peuple pour reprendre en main sa destinée confisquée.

Née dans l’esprit d’une poignée de patriotes résolus à sortir notre Nation de l’impasse coloniale, la résurrection de l’Algérie en tant que nation souveraine est devenue ce jour-là l’objectif partagé qui parvint à mobiliser et à souder victorieusement notre peuple. Le devoir de mémoire et de fidélité nous invite également à évaluer aujourd’hui le degré d’accomplissement du projet de Novembre. Il faut relire la Proclamation du 1er Novembre pour réaliser que les rêves et ambitions de ses initiateurs ne se bornaient pas à notre retour dans le concert des nations. Au-delà du recouvrement de notre souveraineté, ce texte fondateur de l’Algérie moderne fixait clairement comme objectif la construction d’un Etat national dédié à la protection des citoyens algériens.

Or, plus d’un demi-siècle après le déclenchement de la guerre de Libération nationale, bien loin de la protection des citoyens algériens, nous avons enduré la perte de dizaines de milliers de victimes innocentes durant plus d’une décennie d’actes de violences, le départ de milliers de nos talents et compétences contraints à l’exil et une longue période de paupérisation et de régression économique, culturelle et morale. Ce n’est évidemment pas la situation à laquelle aspiraient ceux qui ont donné leur vie pour que nous soyons libres aujourd’hui, ni celle dans laquelle chacun de nous, jeunes ou vieux, femmes ou hommes, pauvres ou aisés, veut vivre. Ce n’est pas davantage une situation acceptable pour un pays qui vient d’engranger quelques centaines de milliards de dollars de recettes pétrolières et gazières au cours des dix dernières années et qui dispose d’une richesse encore plus considérable en ressources humaines sur notre territoire comme à l’étranger.

Nous sommes plus que jamais interpellés par les sujets de préoccupation, d’angoisse et de colère profondément partagés par les citoyens, à savoir, l’absence de gouvernance, la dégradation accélérée des conditions de vie des Algériens, l’arrogance et l’autisme du pouvoir à l’égard des revendications de la société. De même que la fermeture du champ politique en se berçant de l’illusion de contrôler l’ampleur du rejet du système par la société. En ce 1er novembre 2009, nous ne pouvons que dresser un constat similaire à celui des initiateurs de Novembre 1954 dans leur proclamation : « Aujourd’hui… nous, relégués à l’arrière, nous subissons le sort de ceux qui sont dépassés. … notre mouvement national, terrassé par des années d’immobilisme et de routine, mal orienté, privé du soutien indispensable de l’opinion publique, dépassé par les événements, se désagrège progressivement… L’heure est grave. » Aujourd’hui également, l’heure est grave, car la Nation algérienne se trouve à nouveau dans une impasse dangereuse pour son existence. Il est donc plus que jamais impératif d’opérer un changement profond en vue d’épargner au peuple algérien des souffrances inhérentes à l’inertie de ce régime perçu comme un agent prédateur et responsable de toute la misère qui touche la majorité de la population algérienne. Faute de quoi la perpétuation de la situation actuelle due à la mauvaise gouvernance ne fera qu’accélérer la marche inéluctable vers une double violence sociale et terroriste.

En septembre 2000, nous avons enregistré la première grande tentative de légiférer par Ordonnance dans la précipitation. J’avais alors réagi à cette dérive en démissionnant du Gouvernement parce que la haute idée que je me faisais des responsabilités que j’assumais alors me permettait d’entrevoir toutes les conséquences négatives pour l’Etat du recours inconsidéré à ce type de gouvernance. Quelque dix années après, chaque Algérien est en mesure de constater que cet instrument de gouvernance a été utilisé dans des circonstances aussi dérisoires que l’importation de la pomme de terre ou aussi graves que le changement de la Constitution. Avec le temps, la défaillance de l’Etat est devenue évidente et sa paralysie unanimement constatée. Je fais ce rappel pour affirmer ma conviction que le déclin n’est pas irrémédiable et qu’il existe des scénarii qui pourraient ramener l’espoir pour la refondation de l’Etat autour de valeurs et d’idéaux conformes aux aspirations légitimes du peuple algérien. C’est donc par la réalisation d’un projet qui rassemblerait la Nation dans son ensemble et réunirait toutes les compétences existantes que l’on pourrait opérer, en toute lucidité, le changement profond et pacifique qu’attend, depuis si longtemps, le peuple algérien. Le changement envisagé mettra évidemment un terme à la centralisation du pouvoir de décision, aujourd’hui, entre les mains d’un nombre réduit d’individus, au lieu et place des institutions pérennes qui serviraient la Nation.

Il éliminera le culte de l’Homme providentiel, il luttera contre la corruption, il réduira la présence d’une inertie, source d’ignorance et de régression, et stigmate ultime d’une Algérie définitivement reléguée en marge du progrès et de la démocratie. Ce qui s’impose en premier lieu est l’établissement d’un processus de réformes capables de favoriser le changement, à commencer par la refondation de l’Etat de droit et l’organisation d’élections ouvertes et libres, dans le strict respect des droits de l’Homme et d’une véritable participation des citoyens dans le choix de ceux qui seront chargés de diriger, en leur nom, les destinées de l’Algérie future. Ce scénario n’est pas si utopique qu’il paraît en ces circonstances très contraignantes. Il s’agit de trouver les nouveaux instruments permettant de favoriser les initiatives pour le changement, à savoir la libération de toutes les énergies existantes, y compris la jeunesse, les femmes et toutes les forces vives de la Nation. Qu’il soit cependant bien compris que le changement n’est nourri d’aucun a priori de vengeance contre personne. Il veut installer un nouveau système de transparence dans la gestion des affaires publiques. Le système sera mis en place graduellement avec le souci maximum de pédagogie pour permettre à tous de s’y adapter progressivement et à s’y conformer au-delà d’une période de grâce suffisante.

Ce n’est qu’après la période de grâce, clairement affichée, que des institutions performantes et non des individus, quel que soit leur niveau dans la hiérarchie de la nouvelle gouvernance, mettront un terme aux défaillances de ceux qui refusent de se conformer aux nouvelles règles de transparence dans la gestion des affaires. La garantie du traitement équitable sera assurée pour tous, dans le seul respect de la loi. Dans un contexte aussi complexe, les facteurs du changement peuvent se résumer en cinq instruments :
- Une force motrice : il s’agit d’un discours politique mobilisateur qui explique clairement l’inéluctabilité du changement et qui définit le choix devant lequel se trouve la Nation Algérienne : se taire aujourd’hui et subir le changement dans le désordre avec tous les risques de dérapage ou se mobiliser dans le calme et la sérénité, identifier les problèmes et se préparer à les résoudre, concevoir le changement dans le long terme au bénéfice de tous.
- Une vision qui expose la situation de l’Algérie d’aujourd’hui, avec tous ses risques et ses dérives, et qui donne les contours de sa mutation grâce au changement que nous proposons. De même qu’une feuille de route qui explicite clairement les missions et les étapes de mise en œuvre du changement. Tout ceci complété par les engagements des différentes parties prenantes au changement ainsi que le système de contrôle et de validation.

- Un leadership capable de donner un sens au changement et réaliser le consensus ; capable de mener rapidement l’Algérie vers la prospérité. Il ne pourra être qu’une personnalité respectée, réfléchie, visionnaire et au-dessus des partis, des clans et des intérêts privés. Elle doit être capable de s’entourer de compétences nationales de très haut niveau.
- Un certain nombre de personnalités d’appui ayant une présence de caution notoire dans la société et disposant d’une respectabilité pour soutenir le leader et la stratégie d’implantation du changement.
- Les réalisateurs du changement seront des personnes qui assureront la préparation, la coordination et la mise en œuvre du changement dans tous les secteurs. Les missions sont ainsi clairement définies :
- intérioriser la nécessité du changement dans le calme et la sérénité pour sauver la Nation Algérienne
- travailler à l’élaboration de la force motrice et de la vision
- travailler à l’établissement d’un consensus pour un leadership assumé
- repérer les personnalités d’appui
- repérer les réalisateurs du changement
- définir une stratégie de communication qui doit comprendre deux premières étapes probatoires : la première consacrée à l’éducation citoyenne ; la deuxième à l’imputabilité (accountability ou moussaala), autrement dit, apprendre à assumer ses responsabilités et exiger ses droits
- ouvrir des espaces virtuels de débat au niveau local en la forme de Cercle d’Initiative Citoyenne pour le Changement. Que tous ceux qui sont convaincus de la nécessité du changement commencent à travailler à la réalisation de ces missions avec les moyens qu’ils peuvent mobiliser autour d’eux. C’est avec les petites gouttes d’eau de pluie que se constituent les ruisseaux et les rivières puis les fleuves.

Ce projet propose les choix qui s’offrent à la société algérienne. Les choix réalisés aujourd’hui aboutiront à deux scénarii possibles d’ici la fin de la prochaine décennie. Quand le pétrole et le gaz se feront rares en 2020, il ne sera plus possible de réaliser les exportations d’hydrocarbures nécessaires au financement à la fois de la Balance des Paiements et du Budget de l’Etat. Le premier scénario est celui d’une Nation Algérienne respectée parce que, appuyée sur une société libre et une économie de développement et de protection qui a éliminé la malédiction de ne compter que sur les seules ressources naturelles dans sa politique intérieure ; doublée d’une économie bien intégrée à l’économie mondiale qui a su profiter du rattrapage technologique. Ce sera l’Algérie de nos rêves réalisés. Pour cela, il faut un changement du système de gouvernance tel que nous l’avons proposé, avec un démarrage d’ici 2010-2011. Le deuxième scénario sera celui du non-changement, à savoir une Nation Algérienne disloquée et un Etat déliquescent, avec une économie malade, sans ressources naturelles parce qu’épuisées ; doublée d’une économie marginalisée par la contagion au niveau de l’économie mondiale. Alors, il ne restera que les regrets devant une telle situation catastrophique.

Tous ceux qui ont la capacité de contribuer au changement, ne pourront dorénavant s’empêcher de se sentir coupables parce qu’ils auront appartenu à la génération qui aura achevé la destruction de la Nation Algérienne en ne prenant pas au sérieux les avertissements nombreux, dont celui-ci. Les tenants du pouvoir verront qu’ils auront appartenu à la dernière équipe qui aurait pu changer le cours des choses, mais qui en aura, en toute connaissance, décidé autrement. J’invite tous ceux qui auront lu cette contribution à la faire lire par d’autres, d’en débattre autour d’eux, par tous les moyens légaux, notamment par tous les instruments offerts par Internet. Analyser cette contribution, l’enrichir, la faire partager par le maximum de citoyens, affranchir l’état moral et psychologique de la société et libérer en elle toutes les potentialités d’initiatives sera le premier pas du projet pour sauver la Nation Algérienne. Il faut bien noter que la mutation ne nécessite pas le nombre. Les forces du changement commenceront en petit nombre qui grossit au fur et à mesure par les relations directes avec la base, le lancement des idées et en présentant une alternative crédible. Ensemble, rien ne nous sera impossible.

Les instruments de changement préconisés
- Une force motrice : il s’agit d’un discours politique mobilisateur qui explique clairement l’inéluctabilité du changement
- Une vision qui expose la situation de l’Algérie d’aujourd’hui, avec tous ses risques et ses dérives
- Un leadership capable de donner un sens au changement et réaliser le consensus
- Un certain nombre de personnalités d’appui ayant une présence de caution notoire dans la société
- Intérioriser la nécessité du changement dans le calme et la sérénité pour sauver la Nation Algérienne
- Ouvrir des espaces virtuels de débat au niveau local en la forme de Cercle d’Initiative Citoyenne pour le Changement

- site web : www.cicc-dz.net



Par Ahmed Benbitour

dimanche 25 octobre 2009

Salafisme et soufisme, l’éternel malentendu

Depuis un certain temps, tout particulièrement depuis l’avènement de la doctrine wahhabite qui se veut le chantre du salafisme pur et dur, nous assistons à un grand malentendu opposant le soufisme au salafisme. Ce malentendu prend parfois, hélas, la forme d’un conflit ouvert où l’anathème le dispute à l’excommunication (tekfîr).

Chacune des deux parties reproche à l’autre une série de griefs qu’elle juge incompatibles avec les principes authentiques de l’Islam. Les salafistes-wahhabites accusent les soufis d’être des innovateurs qui ajoutent à l’Islam des choses qui lui sont étrangères, comme le culte des saints, les séances de « dhikr » collectives, le tawassul (l’intercession des saints)… Les soufis reprochent de leur côté aux salafites-wahhabites leur attachement à l’aspect formaliste et littéraliste des textes de l’Islam et leur négligence de l’aspect spirituel et introspectif qui est le propre de toute religion, a fortiori l’Islam qui est la synthèse de toutes les religions révélées. Ils leur reprochent aussi leur propension à user de l’excommunication à tout bout de champ contre ceux qui ne partagent pas leurs thèses, quitte à ce qu’ils soient des musulmans.

En même temps, ils se défendent d’être des innovateurs et justifient les choses que leurs adversaires leur reprochent avec des versets du Coran et des hadiths du Prophète (qsssl).(1)L’histoire de l’Islam est jalonnée ainsi d’innombrables polémiques et controverses entre les partisans du soufisme et ceux du salafisme, chacun des deux partis défendant ses thèses à coups de versets coraniques et de hadiths prophétiques. Il en est ainsi de la célèbre controverse qui opposa le grand maître soufi d’Egypte Ibn ’Ata Allah Al-Iskandarî de la tarîqa chadiliyya, l’auteur des célèbres Hikam Al Atâïyya, au non moins illustre savant hanbalite Ibn Taymiyya sur ces points de divergence que nous venons de mentionner. Au cours de leur discussion, qui a eu lieu à la mosquée Al Azhar, nous disent les historiens, les deux savants parlèrent du tawassul (intercession) et de l’istighâta (demande d’aide) qu’Ibn Taymiyya refuse à tout autre que Dieu, car pouvant conduire à l’idolâtrie selon lui. Ibn ’Atâ Allah fit remarquer alors à Ibn Taymiyya que si l’on suit cette logique, il faudrait interdire aussi la vigne parce qu’elle permet de fabriquer du vin et castrer tous les hommes pour ne pas les exposer à la fornication.

Les deux hommes se mirent à rire de ces boutades, ajoutent les historiens, ce qui montre la grande tolérance et l’esprit d’ouverture qui caractérisaient ces grands savants. Parmi les discussions aimables entre les savants, citons celle qui eut lieu entre Ibn Arabî le grand soufi et Fakhr Eddine Al-Razî le célèbre théologien acharite et exégète du Coran et qu’Ibn Arabî rapporte dans ses Rasâïl. L’imam Taqî Eddine As-Subkî, le grand cadi de l’école chaféîte en Egypte, l’auteur des Tabaqât Achâfiiyya, qui était lui-même un soufi de la voie chadilite, eut aussi de nombreuses polémiques avec Ibn Taymiyya sur des questions de jurisprudence, notamment celle du soufisme. Plus près de nous, le cheikh Ahmed Al-Alawi de la tariqa alawiyya-darqawiyya a publié un livre au titre éloquent, Lettre ouverte à celui qui critique le soufisme(2), dans lequel il répond aux griefs que les adversaires du soufisme lui reprochent. Il y a lieu de signaler qu’avant l’apparition du wahhabisme en tant que doctrine prônant le retour aux sources de l’Islam des pieux anciens (salaf), le salafisme était incarné par les partisans de l’école hanbalite qui se revendiquaient de la ligne de conduite de l’imam Ahmed et des pieux anciens en s’en faisant les chantres. Au demeurant, le mouvement de Mohammed Ibn Abd Al-Wahhâb se revendiquait du hanbalisme qu’il voulait restaurer dans sa version réformiste, telle que menée par Ibn Taymiyya et ses disciples.

Force est de reconnaître que ces controverses et ces discussions qui opposaient les soufis aux salafites se déroulaient dans un climat de sérénité et de respect mutuel, chacun apportant des arguments pour défendre ses thèses, tout en restant dans le cadre de la discussion intellectuelle, sans verser dans l’anathème et l’excommunication. D’ailleurs, de nombreux savants hanbalites — et non des moindres — vouaient un grand respect à certains soufis réputés pour leur piété et leurs grandes vertus spirituelles.Le chef de l’école hanbalite lui-même, l’imam Ahmed Ibn Hanbal, avait un immense respect pour l’illustre Bichr Ibn Al-Hârith surnommé Bichr Al-Hâfi, l’ascète de Baghdad. Les historiens rapportent qu’à ses disciples qui lui disaient pourquoi, lui le jurisconsulte et célèbre traditionniste, il cherchait la compagnie d’un demi-fou en délire comme Bichr Al-Hâfi, l’imam Ahmed leur répondait : « Sans doute, je suis supérieur à lui dans le domaine de la science, mais dans la connaissance du Seigneur le Très Haut, il me dépasse de beaucoup. » Et il ne cessait d’aller rendre visite à l’illustre soufi en lui disant : « Parle-moi de la connaissance de Dieu ! »(3) Selon Ibn Al-Joûzî, l’imam Ahmed disait aussi à l’adresse de Bichr Al-Hâfi : « Je n’ai jamais vu d’homme meilleur que Bichr Ibn Al Hârith. »(4) L’émerveillement d’Ibn Hanbal pour la piété et le scrupule des trois sœurs de Bichr Al-Hâfi, qui étaient réputées également pour leur sainteté, est souligné aussi par tous les historiens.

(5) Le grand savant hanbalite, Abou Al-Faradj Ibn Al-Joûzî, a consacré de son côté un volumineux ouvrage aux personnages illustres de l’Islam(6) dans lequel il parle avec ferveur et respect de nombreux maîtres soufis des premiers temps, comme Sarî Saqtî, Al-Junayd, Abû Sa’id Al Kharrâz, Bichr Al Hâfi, Al-Hârith Al-Muhâsibi, Ibrahim Ibn Al-Adham, Al-Foudhayl Ibn Ayyâdh, Ma’roûf Al Karkhî, Sufiâne Al-Thawrî, Aboû Bakr Chiblî, Dâoud Al-Tâï, Rabî’a Al-Adawiyya... De son côté, Ibn Taymiyya vouait un grand respect au cheikh Abdalqâder Djilâni, lui-même savant hanbalite émérite et considéré comme pôle (qutb) par les soufis. Dans nombre de ses livres, il ne tarit pas d’éloges sur lui et sur ses nombreuses vertus(7). Une autre autorité de l’école hanbalite, Abû El Wafâ Ibn Aqîl, juriste émérite et chef de file de cette école en son temps, défendait le soufisme et allait, nous dit Ibn Al-Joûzî, jusqu’à défendre Al Hallâj qu’il reconnaissait comme un saint. Parmi les illustres savants de l’Islam qui ont reussi à concilier le soufisme avec le salafisme ou le hanbalisme, nous avons le cheikh Al-Islâm Abdullah Al-Haraoui Al-Ansâri, lui-même jurisconsulte hanbalite et néanmoins grand maître soufi dont la sainteté est attestée par tous ses contemporains.

D’ailleurs, un des livres de ce grand maître, Madâridj Al-Sâlikine Ilâ Hadhrat Rabbi Al-Alamîne (Les étapes des itinérants vers Dieu) a été commenté de fort belle manière par Ibn Al-Qayyim Al-Djawziyya, le disciple d’Ibn Taymiyya et un des chefs de file de l’école hanbalite à son époque. Il en est ainsi de nombreux autres savants reconnus comme des autorités dans les sciences de la Chari’a et qui admettent la véracité de la voie soufie. Nous avons à titre d’exemples le cheikh Mulla Alî Al-Qâri, auteur d’un commentaire de l’Ihyâ d’Al-Ghazâli, Ibn Abidîne, le célèbre jurisconsulte hanéfite qui a émis une fetwa sur la légitimité de la voie soufie, Ibn Hadjar Al Haythamî, l’éminent traditionniste et jurisconsulte, auteur d’une même fetwa, l’imam Al-Châtibî, l’auteur des Muwafaqât et du livre Al-I’tisâm dans lequel il fait l’éloge des soufis… De ce qui précède, il convient de dire qu’il n’y avait aucune antinomie à se revendiquer du hanbalisme ou de toute autre école de pensée de l’Islam et du soufisme.(8) Pour ces savants, le soufisme était l’approfondissement de l’Islam, l’introspection de la foi, l’expression du degré de l’ihsân où le croyant adore Dieu comme s’il Le voyait, comme le rapporte le Prophète (qsssl) dans le célèbre hadith sur les trois degrés de l’Islam, de la foi et de l’ihsân(9). Les premiers grands savants de l’Islam ne voyaient aucune incompatibilité entre l’étude et la connaissance des sciences de la Chari’a et l’approfondissement de cette connaissance ainsi que sa concrétisation par les actes et le comportement en purifiant l’âme de toutes les passions et de tous les penchants qui la dévient du chemin de Dieu et de Sa quête perpétuelle.

Telle était la conception du salafisme parmi les pieux anciens (salaf) comme Al-Hasan Al-Basrî, Abdullah Ibn Al-Mubârak, et leurs disciples que les historiens considèrent comme les précurseurs du soufisme. On attribue d’ailleurs cette belle parole à l’imam Mâlik : « Celui qui devient soufi sans apprendre la jurisprudence (fiqh) est un hérétique (zindiq), et celui qui devient jurisconsulte sans être soufi est un pervers (fasiq). » Ce n’est que plus tard que le salafisme fut perverti et devint un moyen et un prétexte de rejeter l’autre et de l’empêcher d’avoir une opinion différente, alors que la pensée islamique est si riche et si diversifiée. Les hanbalites, qui revendiquèrent plus tard le salafisme, dévièrent de la ligne de conduite du chef de leur école, l’imam Ahmed Ibn Hanbal qui, comme nous l’avons vu plus haut, éprouvait un grand respect pour les soufis, notamment ceux de Baghdad, comme Bichr El Hâfi, Al-Muhâsibi, Ma’roûf Al-Karkhî… Ces partisans de l’école hanbalite firent montre, tout au long de l’histoire de l’Islam, d’une grande intolérance doctrinale à l’égard de tous ceux qui ne partageaient pas leurs opinions, comme l’ont rapporté les historiens de l’Islam. Ni les soufis, ni les acharites, ni les partisans des autres écoles n’échappèrent à leur vindicte.

Ils persécutèrent les partisans du chaféisme, du hanéfisme et du malékisme, de même qu’ils persécutèrent les partisans de l’école de pensée acharite fondée par le grand théologien du Kalam Aboû Al-Hasan Al-Ach’arî. Cette persécution est soulignée dans le livre écrit par le grand soufi et savant acharite Abû Al-Qâsim Al-Quchayrî, l’auteur de la fameuse Risâla sur le soufisme, et qu’il remit au premier ministre de l’Etat saldjukide, Nidhâm Al Mulk, lors de sa venue à Baghdad. Ce livre, intitulé La Chikâya (la plainte), relate tous les griefs que les adversaires des hanbalites leur reprochaient. Même l’illustre historien et exégète Ibn Djarîr At tabarî ne fut pas à l’abri des persécutions de ces zélotes salafites, puisqu’il fut empêché de sortir de chez lui pendant des mois et, à sa mort, il fut enterré de nuit. Son seul tort est d’avoir soutenu que l’imam Ibn Hanbal n’était pas un jurisconsulte (faqîh), mais un traditionniste (muhaddith).

Cette opinion, qui est celle d’un savant à l’adresse d’un autre savant, lui valut des persécutions, malgré son statut d’exégète et de savant encyclopédiste, reconnu par tous les musulmans. Pourtant, Ahmed Ibn Hanbal dont se réclament les salafites-hanbalites, qui avait subi les persécutions de certains partisans du mutazilisme pour avoir refusé d’admettre leur thèse sur la création du Coran, n’a jamais recouru à l’excommunication de ses adversaires, se contentant de subir avec courage son épreuve (mihna). En effet, son élève et compagnon, Hanbal Ibn Ishâq, rapporte qu’il l’a entendu dire : « J’ai pardonné à Abû Ishâq Al Mu’tasim (un des califes mutazilites responsables de son épreuve), car Dieu nous dit : ‘‘Qu’ils pardonnent et qu’ils fassent grâce ! Ne voulez-vous pas que Dieu vous pardonne ?’’ » S24. V22.

Le même Ahmed Ibn Hanbal, dont l’école juridique fut la dernière à apparaître du point de vue chronologique, n’a jamais remis en cause les autres écoles dont il respectait les imams et fondateurs. Ce n’était pas le cas, malheureusement, pour certains de ses partisans qui ont persécuté les disciples des autres écoles sunnites qui n’étaient pas d’accord avec eux. Il est vrai que cette intolérance n’était pas l’apanage des seuls hanbalites, mais également de certains zélotes des autres écoles juridiques. Ce sont, en effet, des juristes malékites d’Andalousie qui ont demandé à ce que l’Ihyâ d’Al-Ghazâli soit brûlé. Les historiens et chroniqueurs musulmans nous rapportent de nombreux exemples de cette intolérance. Un des exemples les plus éloquents de cet acharnement contre ceux qui pensent autrement nous est donné par le procès intenté par certains hanbalites au grand soufi Abû Yazîd Al-Bistamî, accusé d’hérésie et dénoncé au calife abbasideAl-Mutawakkil.

Mais après l’avoir entendu, le calife le renvoya avec beaucoup d’égards et d’excuses, ayant compris qu’il ne s’agit que d’une cabale montée par des gens jaloux du prestige du saint. Il reste qu’en dépit de toutes ces vicissitudes, les relations entre soufis et salafites n’étaient pas aussi inconciliables et leurs différends n’étaient pas si insurmontables qu’ils paressaient ; ces relations connaissaient des hauts et des bas et dépendaient, le plus souvent, de la tendance des pouvoirs en place qui, pour des raisons de politique intérieure, favorisaient les uns ou les autres au gré des intérêts et des enjeux du moment. Mais après l’avènement de la doctrine wahhabite néo-hanbalite qui fut imposée par la force au détriment de toutes les autres écoles juridiques dans la presqu’île arabique, le malentendu qui existait entre le salafisme et le soufisme se transforma en antagonisme voire en conflit ouvert. Toutes les voies soufies — et elles étaient nombreuses —, qui étaient présentes depuis des siècles à La Mecque, à Médine et dans toute la région du Hidjâz, furent déclarées hérétiques et interdites.

Les ouvrages sur le soufisme furent frappés de suspicion avant d’être interdits carrément. Abû Hâmed Al-Ghazâli, Abdelqâder Djilâni, Abû Al-Qâsim Al-Quchayrî, Djalâl Eddine Rûmi, Farîd Eddine Al-Attâr n’eurent plus droit de cité dans les librairies et les universités islamiques où la doctrine wahhabite faisait autorité. Quant à certains grands soufis, comme Ibn Arabî, Abdelkrim Al-Djîli, Ibn Al-Fâridh, Abd Al-Wahhâb Al-Cha’râni, ils sont taxés ni plus ni moins de mécréants ! Des poètes soufis aussi prestigieux que l’imam Al-Busayrî, l’auteur de la célèbre Al-Burda ; l’imam Al-Djazoûli, l’auteur des Dalâïl Al-Khayrât et l’imam Abdessalâm Ibn Machîche, dont les poèmes sont récités dans toutes les séances de dhikr sont stigmatisés par certains auteurs wahhabites et traités d’innovateurs « Ashâb Al-Bida’ » et de polythéistes (mouchrikîne).(10) Pourtant, les soufis et les défenseurs de la voie soufie n’ont jamais été absents dans les lieux saints de l’Islam, à La Mecque et Médine.

Un des grands savants de La Mecque, l’exégète Mohammed Alî As-Saboûni, l’auteur d’un exégèse concis du Coran très appréciée dans le monde musulman, a fait l’objet, il y a quelques années, d’une grande campagne de critiques de la part des plus hautes autorités wahhabites de La Mecque et de Médine pour son exégèse considérée comme inspirée de la pensée acharite et faisant l’apologie du soufisme.(11) De leur côté, les partisans du soufisme publièrent beaucoup de livres pour défendre leurs thèses et démentir celles de leurs adversaires. L’auteur d’une épître anti-wahhabite(12) a recensé ainsi plus de cent-dix livres qui ont été écrits par des savants des différentes écoles de l’Islam pour réfuter les thèses du wahhabisme, quelques années seulement après la mort de son fondateur. Les polémiques et les controverses entre les deux parties n’ont jamais cessé depuis ce jour et ce, jusqu’à aujourd’hui.

Le malentendu semble avoir de beaux jours devant lui. Il en sera ainsi tant qu’on refusera d’admettre que l’Islam est très riche et très diversifié dans sa pensée. Il peut accepter toutes les tendances et toutes les écoles de pensée, qu’elles soient basées sur la raison, comme celle des mutazilites sur la conciliation entre la raison et le texte ; celle des acharites sur la conformité aux textes apparents du Coran et du hadith, comme c’est le cas pour les salafites ou sur la connaissance de Dieu à travers la maîtrise des passions de l’âme et sa purification comme l’enseignent les soufis.Il est vrai que toutes ces tendances ont leur fondement et leurs références dans le Coran et la Sunna prophétique. L’essentiel est de ne pas dévier des principes fondamentaux de l’Islam et de ses dogmes immuables. Pour le reste, il s’agit de vocation et d’effort d’interprétation (idjtihâd).

Notes de renvoi

- 1. De nombreux livres ont été écrits par des maîtres soufis pour montrer la conformité de la voie soufie avec les principes de la Chari’a avec maintes références aux versets coraniques et aux hadiths du Prophète (qsssl). Parmi les plus célèbres, citons : Al-Louma’ d’Al Sarrâdj Al Tûsî, Qût Al-Qulûb d’Abû Tayyab Al-Mekkî, Tabaqât Al Sufiyya de Abderrahmane Al Sulamî, Awârif Al-Ma’ârif du cheikh Chihâb Eddine Al-Suhrawardi, Ihyâ Ouloûm Eddine d’Abû Hâmed Al-Ghazâli, Al-Risâla Fî At-tasawwuf d’Abû Al-Qâsim Al-Quchayrî, Madâridj Al-Sâlikîne du cheikh ’Abdallah Ansâri Al-Haraoui, Al-Ta’arrouf Lî Madhab Ahl Al-Tasawwuf d’Al Qalabâdi, Kachf Al-Mahdjoûb de Alî Al-Hudjwirî… Les principes du soufisme du cheikh Ahmed Zarroûk…
- 2. Voir Vies des saints musulmans, par Emile Dermenghem, éditions Sindbad, Actes-Sud, Paris 2005.
- 3. Traduction de M. Chabry. Editions la Caravane, Paris 2001.
- 4. In Sifat Al-Safwa, éditions Dâr Al-Kutub Al-Ilmiyya, Beyrouth, Liban 1989.
- 5. Idem.
- 6. Idem.
- 7. Certains historiens n’hésitent pas à soutenir qu’Ibn Taymiyya fut le disciple du cheikh Abdelqâder Djilâni dans la voie soufie. Ces historiens citent un auteur, lui-même hanbalite, qui rapporte cette information. Cf Badi’ Al-’Ulqa Fî Labs Al-Khirqa du cheikh Yousef Ibn Abdelhâdi (m 909H/1503 avant J.C.). Manuscrit de l’université de Princeton, collection Yahouda, fol 154a, 169b.
- 8. De nombreux soufis étaient des savants versés dans les sciences de la Chari’a : à titre d’exemple, dans la jurisprudence (fiqh), nous avons le cheikh Abdelqâder Djilâni une référence dans l’école hanbalite ainsi que Izzeddine Ibn Abdessalâm un des chefs de fil de l’école chaféîte à son époque, surnommé le sultan des savants ; dans la théologie dogmatique (kalam), nous avons Abû Hâmed Al-Ghazâli et Abû Al-Qâsim Al Quchayrî, deux éminents représentants de l’école acharite ; dans l’exégèse du Coran nous avons l’imam Djalâl Eddine As-suyûti, l’imam Chihâb Eddine Al-Aloûsi, l’auteur du tafsîr intitulé Roûh Al-Ma’âni et le cheikh Ahmed Ibn Adjîba, l’auteur du tafsîr intitulé Al-Bahr Al-Madîd ; dans le hadith, nous avons l’imam Muhyeddine An-Nawawî l’auteur de Riyyâdh Al-Sâlihîne ; dans l’histoire et les biographies, nous avons Abû Na’ïm Al-Isfahâni, l’auteur de Hilyat Al-Awliyya…
- 9. Ce célèbre hadith qui a été rapporté par Omar Ibn Al-Khattâb se trouve dans le recueil de hadiths authentiques de Moslim avec le commentaire de l’imam An-Nawawî. Il résume, à lui seul, les trois degrés de la religion musulmane.
- 10. Un petit livre écrit par un auteur wahhabite connu traite même ces illustres poètes soufis d’associationnistes (mouchrikîne) !
- 11. Cf Safwat Al-Tafâsir par Mohammed Alî As-Saboûni. Editions la Maison du Coran, Beyrouth, Liban, 1981.
- 12. Cf Lettre des savants de Tunisie au wahhabite égaré du cadi Abî Hafs Omar Ibn Al Muftî Qâsim Al Mahdjoûb le Tunisien, le malékite. Editions Dâr Al-Machâri’, Beyrouth, Liban, 2004.

L’auteur est journaliste, écrivain, traducteur. Directeur de la rédaction de la revue Les Etudes islamiques



Par Messaoud Boudjenoun

samedi 24 octobre 2009

La wilaya de Tizi Ouzou en immersion dans les ordures

Quel que soit le chemin que l’on emprunte pour entrer dans la ville de Tizi Ouzou, on est accueilli par des tas d’immondices et de détritus de toutes sortes qui jonchent les bretelles d’accès.

A l’intérieur de la cité des Genêts, le décor est repoussant. De nombreux dépotoirs occupent les quartiers de la ville et des poubelles crasseuses à la couleur d’un vert franchement laid sont - parce qu’elles ont pour la plupart perdu leurs roues - littéralement couchées sur des trottoirs souvent éventrés et sales. Horrible vision que celle qui est proposée au citoyen et au voyageur de passage. Toutes les villes et toutes les communes de la wilaya de Tizi Ouzou sont dans le même état, c’est-à-dire ,vautrées dans les ordures. Une véritable poubelle à ciel ouvert et une pollution de l’environnement qui va hypothéquer sans nul doute l’avenir écologique de la région. Une catastrophe innommable et à terme une menace pour la santé publique. 1500 décharges sauvages sont répandues à travers la wilaya et... quelques décharges autorisées, tout aussi hideuses. Ces dépotoirs non contrôlés occupent et défigurent les pistes agricoles, les chemins communaux et de wilaya, aucune voie de circulation n’est épargnée, ils envahissent également les forêts, les ravins et les cours d’eau. Faut-il souligner, qu’à cause de ces derniers, le bassin versant du barrage de Taksebt est particulièrement « infecté » ? En amont de la retenue, il est loisible de constater les innombrables objets flottant à la surface de l’eau et les nombreux tas de gravats et de sacs poubelles déposés, par camions entiers, sur ses rives. Pollution à laquelle viennent s’ajouter les eaux usées et non traitées déversées par les communes riveraines. Un magnifique lac, un joyau non protégé et certainement déjà en danger. La même menace pèse sur les nappes phréatiques, un risque potentiel pour la santé des consommateurs de cette précieuse ressource... l’eau, une richesse de notre wilaya, notre pétrole...

Des décharges qui sont une agression quotidienne de l’habitant de la région et qui génèrent chez ce dernier des comportements préjudiciables pour la cohésion sociale. Une pomme de discorde entre les citoyens qui refusent, plus souvent à raison qu’à tort, la localisation d’une poubelle dans les parages de leur domicile. Pour se prémunir de l’agression visuelle et olfactive mais aussi pour tenter de réduire le risque pour la santé engendré par la proximité des immondices — une « overdose », il faut le dire, car des décharges, nous le disions, il y en a partout — le citoyen n’en veut pas dans son voisinage, dans l’entourage de son quartier ou de son village, quand bien même les ordures sont les siennes. « La poubelle doit être chez le voisin », en tous cas ailleurs, le plus loin possible du regard et du nez, de crainte de « subir » les odeurs nauséabondes qu’elle dégage et les fumées toxiques qui en émanent, parce que ces ordures brûlent en permanence, engendrent des conflits entre les habitants et compromettent, par des oppositions souvent systématiques, les rares décisions d’installation de décharges contrôlées. Les exemples des communes d’Azazga et de Fréha sont à ce titre édifiants. Le citoyen ne fait plus confiance aux pouvoirs publics — ni d’ailleurs aux élus, même si ces derniers n’ont aucune emprise sur les problèmes relatifs à l’environnement — qui ne mettent en place aucune initiative pour améliorer le cadre de vie de la population et qui n’ont pas non plus de politique nationale visible pour sauvegarder notre environnement. L’inertie de l’Etat face à ce fléau et son apparente indifférence devant la multiplication, à travers le territoire national, des décharges sauvages, ont rendu méfiants les Algériens. Les pouvoirs publics sont restés trop longtemps absents sur ce terrain. Le laisser-aller dont ceux-ci se sont rendu coupables a ruiné non seulement la nécessaire confiance que le citoyen doit manifester à l’endroit des institutions de la République mais a également dissolu les liens sociaux et les indispensables et mutuels rapports conviviaux qui doivent prévaloir dans les relations entre les personnes. Dans la wilaya de Tizi Ouzou, ce problème se pose avec encore plus d’acuité, cette région du pays, dont la population est de 1,3 million d’habitants, rejette 300 000 tonnes de déchets par an. Une superficie de 2958 km2, un mouchoir de poche et une densité parmi les plus élevées de la planète, 436 habitants au kilomètre carré. Dans ces conditions, les décharges sont inévitablement proches des villages et anormalement à proximité de la population. Les rejets sont donc visibles, agressifs et polluants. Qu’on ne vienne pas nous dire que les habitants sont indisciplinés et qu’ils jettent leurs ordures n’importe où. Il faut bien mettre ces ordures quelque part. L’Etat doit informer, éduquer, sensibiliser et si besoin est pénaliser. Il doit également offrir au citoyen des alternatives pour ses rejets. En l’occurrence, ce n’est pas le cas. Qu’on ne vienne pas nous dire non plus que les élus locaux ne font pas leur travail. Chacun sait que les communes, notamment rurales, ne disposent d’aucun moyen pour gérer les problèmes de l’environnement et de l’aménagement de leur territoire. Le maire ne dispose pas de budget spécifiquement alloué ni de prérogatives particulières lui permettant d’initier des actions pour aménager le territoire de sa commune et sauvegarder son environnement. Les collectivités locales reçoivent une petite aide financière, souvent péniblement arrachée et destinée uniquement à la collecte des ordures ménagères et leur acheminement parfois à plusieurs kilomètres de là, vers les décharges existantes.

Tout ce qui se rapporte aux projets relatifs à l’environnement est entre les mains de l’administration, c’est-à-dire, de la direction de l’environnement de la wilaya et de son ministère de tutelle. Pour autant, c’est le président de l’Assemblée populaire communale (APC) qui est décrié et vilipendé quand la qualité de vie du citoyen est mise à mal. L’Etat est en train de revoir le code communal, voilà une opportunité que les pouvoirs publics devraient saisir pour doter les communes de textes qui leur permettent de disposer, à l’intérieur de l’exécutif communal, d’une vice-présidence en charge de l’aménagement du territoire, de l’environnement et du tourisme. Le vice-président sera investi de la mission et aura toutes les prérogatives pour agir dans ces domaines, de nombreux pays, européens notamment, ont doté les collectivités locales de tels moyens. En Belgique, pour ne citer que ce pays, la commune possède en son sein un échevinat (l’échevin correspond à l’adjoint au maire) de l’environnement. Faut-il rappeler au lecteur que dans ce royaume, régionalisé, la wilaya (préfecture) et la daïra (sous-préfecture) n’existent pas dans l’organisation administrative du pays. La commune est la seule administration à laquelle s’adresse le citoyen pour toutes les affaires le concernant : passeport, carte de séjour pour étranger, permis de conduire, carte d’identité, extrait de naissance, etc. Une vraie décentralisation et une véritable démocratie de proximité. Dans notre pays, la mairie et le maire ont un pouvoir limité : même si le code communal actuel leur donne de très larges prérogatives, ils sont dépossédés des instruments qui leur permettent de les exercer, en particulier, les moyens financiers et juridiques qui sont toujours entre les mains de l’administration. Tout ce que le premier magistrat de la commune entreprend doit recevoir l’aval du comité technique de daïra, c’est-à-dire du chef de daïra. Il reçoit un maigre budget, deux à trois milliards de centimes par an pour le PCD Plan communal de développement (PCD). Un budget qui lui permet à peine « de bricoler et de s’occuper » pendant que les projets importants, comme l’aménagement des routes, l’alimentation en eau potable, l’assainissement, l’amélioration urbaine, etc, sont entre les mains du directeur des travaux public, de l’hydraulique, de l’urbanisme... encore une fois, entre les mains de l’administration. Plan sectoriel de développement (PSD) oblige, un procédé à gros budget et qui échappe totalement à l’emprise de l’élu local. Pour autant, quand la population est mécontente, parce qu’elle n’a pas d’eau ou de route, c’est le maire qui est discrédité et c’est la mairie qui est assiégée et fermée. La dernière spoliation en date des prérogatives du maire est l’obligation de certification, par le chef de daïra ou son secrétaire général, des documents d’état civil établis par l’ APC et destinés à l’étranger. Une autre façon de jeter le doute sur la probité des officiers d’état civil exerçant dans les mairies. Il est dit, dans une note destinée au public et signée de la main d’un chef de daïra, que cette mesure a « le souci de simplifier et d’alléger les procédures administratives... » et « ... d’améliorer les relations entre les citoyens et l’administration ».

Rien que cela. Au vu de cette concentration des pouvoirs entre les mains de l’administration, il est légitime de se demander ce que deviendra la relation citoyen-administration quand les wilayas déléguées viendront à être installées, quelle place aura la mairie dans tout cet imbroglio et quelles prérogatives lui seront en définitive dévolues ? Dépouillé progressivement de ses attributions légales, le président d’APC a juste le droit d’être le bouc émissaire quand la population souffre des insuffisances de l’administration qui ne va pas toujours au-devant des problèmes quotidiens des citoyens et qui paralysent quelque fois, il faut le souligner, volontairement les initiatives des élus. Ce n’est pas par hasard que les présidents d’APC du RCD de la wilaya ont, il y a peu, adressé — et pris à témoin la population — une lettre ouverte au wali, dénonçant les entraves administratives multiples qu’ils rencontrent dans la gestion des affaires de leurs communes et le peu de moyens que les pouvoirs publics mettent à leur disposition pour mener à bien leur tâche. La dégradation de l’environnement du citoyen et le problème des décharges ont été évoqués dans cette correspondance. La responsabilité de la pollution de notre environnement et la dégradation de la qualité de notre cadre de vie incombent à l’Etat. Il lui appartient de mettre en place une véritable politique nationale de l’environnement, de trouver les solutions adaptées et d’y mettre les moyens appropriés en fonction des situations et des spécificités, et de ce point de vue, il (l’Etat) a failli. Les responsables n’ont pas perçu les mutations des besoins de consommation de la société algérienne et prévu leur accroissement, comme ils n’ont pas vu venir l’augmentation, qui lui est corollaire, des déchets des ménages. Ils n’ont donc pas, au-delà du souci qu’ils auraient dû avoir pour l’environnement, anticipé sur les moyens à mettre en place pour collecter les rejets, les traiter et, pourquoi pas , les recycler. Quel est donc le rôle du ministère de l’Aménagement du territoire, de l’Environnement et du Tourisme, et de ses directions de wilaya, si ce n’est aménager le territoire national, sauvegarder ce dernier de la pollution, le rendre vivable au citoyen, agréable au visiteur et au touriste mais surtout et en définitive prémunir l’héritage qui sera légué aux générations futures.

Bien sûr, évoquer dans les conditions actuelles l’idée même de l’écologie participe de la coquetterie et peut faire sourire, tant les préoccupations prosaïques sont immenses et pressantes. Quant à imaginer un ministère de l’Ecologie en Algérie, voilà une chimère, un impossible rêve. La wilaya de Tizi Ouzou est une grande victime de l’absence d’une politique nationale de l’environnement du fait, nous le disions, de sa spécificité. Une importante population dans une région « étroite », qui se débat dans des difficultés « endémiques » du foncier. Elle est, de ce fait, naturellement confrontée à des contraintes majeures. Particulièrement à cause de l’importance de son massif forestier et du Parc national du Djurdjura qui constituent à eux deux la majeure partie du territoire de la wilaya et qui sont protégés par la loi, il est dans ces conditions impossible de trouver les espaces appropriés pour y installer des décharges ou des centres d’enfouissement techniques. Un argument mis en avant, avec insistance et à juste titre, par les responsables locaux pour justifier l’absence de projets dans le domaine de l’environnement ou leur retard quand ceux-ci existent. L’autre raison alléguée est l’opposition des citoyens. Ces derniers s’opposent certainement avec raison. Les nuisances générées par les décharges sauvages ont servi de « vaccin » et c’est naturel que le « rejet » se fasse également pour les décharges contrôlées et/ou pour les autres projets - toujours suspects aux yeux des habitants - initiés par les autorités. Le wali a toutefois reconnu que l’opposition n’est pas un obstacle insurmontable et qu’un dialogue rassurant avec la population lève tous les malentendus. Si l’intérêt général venait à être mis en cause par des oppositions récalcitrantes, la force publique doit être sollicitée. L’on se rappelle les péripéties qu’a vécues le centre d’enfouissement technique de Tizi Ouzou. Quelques personnes à peine se sont opposées à ce projet et il est resté dans les tiroirs durant plusieurs années. La dégradation de l’environnement dans la région de Tizi Ouzou est une situation à risques sanitaire et social qui a fait réagir les élus locaux. L’Assemblée populaire de wilaya (APW) a organisé e 15 octobre 2008 une session extraordinaire consacrée à l’état de l’environnement dans son territoire. La sonnette d’alarme a été tirée par les différents intervenants, élus et responsables locaux. Des recommandations ont été faites, parmi elles, il faut noter entre autres la nécessité de mettre en place des schémas directeurs pour la gestion des déchets, de réaliser des centres d’enfouissement techniques, de développer des outils de communication et d’information à même de sensibiliser les différents partenaires, d’encourager les filières de tri et de valorisation des déchets d’emballage par la création de micro entreprises dans le cadre des dispositifs Ansej-CNAC-Anjem..., de redynamiser des activités de police de l’environnement et de l’urbanisme... Toutes ces recommandations relèvent des attributions de l’administration et des prérogatives de l’Etat. Faut-il souligner que notre wilaya est dotée de seulement trois centres d’enfouissement techniques et que ceux-ci ne sont pas encore totalement opérationnels ? Faut-il également souligner que l’agent de l’environnement mandaté par la direction de wilaya ne jouit toujours pas du statut d’officier de police judiciaire ? Situation, chacun le comprendra, qui démotive et entrave lourdement la mission de surveillance et si besoin de pénalisation. La situation de l’environnement dans la wilaya est « critique et alarmante », a déclaré publiquement le premier responsable de la wilaya et il est « urgent d’agir », a-t-il ajouté.

C’est pourquoi, il a demandé à ses collaborateurs, en charge de cette mission, de porter à la connaissance du ministère de tutelle les doléances des élus et responsables locaux. Un audit sur l’état de l’environnement dans la wilaya a ainsi été demandé. Une fiche technique évaluant son coût a accompagné cette demande. Les besoins immédiats de la région ont été également consignés dans des fiches techniques séparées. Quatre centres d’enfouissement techniques et une douzaine de décharges contrôlées sont nécessaires pour mener à bien l’opération d’amélioration de la qualité de notre cadre de vie et pour éloigner la menace sanitaire. Le coût est de 1,8 milliard de dinars. La sauvegarde de l’environnement et les préoccupations écologiques sont une autre ambition - qui existe, il faut le souligner, chez nos élus et responsables locaux - mais qui n’est pas encore d’actualité, notamment tant qu’une véritable politique nationale pour l’écologie et la sauvegarde de l’environnement n’est pas clairement manifestée par les pouvoirs publics. Il faudra donc ne pas y penser et la différer. Neuf stations d’épuration et cinq postes de relevage, en amont du bassin versant du barrage de Taksebt, sont également indispensables et doivent être rapidement édifiés pour protéger de la pollution, par les eaux usées, ce réservoir d’eau. Sept milliards de dinars doivent y être investis. Nous avons en mémoire la visite qu’a rendue à Tizi Ouzou, il y a plusieurs mois, le ministre de l’Hydraulique. Ces stations d’épuration avaient été évoquées en ce temps. Des promesses avaient été faites. Moins de dix milliards de dinars, quelques petits millions de dollars que le ministère de l’Aménagement du territoire, de l’Environnement et du Tourisme et celui de l’Hydraulique et des Ressources en eau n’ont pas pu inscrire dans le cadre de la loi de finances 2009 et arracher à l’Etat. La demande de la wilaya a en effet eu une fin de non recevoir malgré la claire signification de la gravité de la situation. Est-il raisonnable d’espérer obtenir ce budget sur la loi de finances 2010 ? Une promesse aurait été donnée... En ce qui nous concerne, nous avons - en tant qu’élu de la nation issu de cette région interpellé, au début du mois de septembre par écrit le chef du gouvernement sur cette question. Nous n’avons toujours pas eu de réponse. La préservation de l’environnement et le souci du bien-être du citoyen sont de la responsabilité de l’Etat et ne peuvent se passer de sa volonté affirmée de prendre en charge cette mission. Une véritable politique nationale pour l’environnement, et mettre la main à la poche, voilà les deux conditions indispensables pour faire aboutir une réelle et légitime préoccupation des citoyens et offrir aux générations futures un avenir assuré. De toute évidence, ce n’est pas pour le pouvoir central le souci du moment. En tout état de cause, un an est passé depuis que les élus et responsables de la wilaya de Tizi Ouzou ont tiré la sonnette d’alarme. Ils n’ont pas été entendus par les hautes instances de la République. Pendant ce temps, la région est toujours en immersion dans les ordures.

- L’auteur est : Psychiatre et député RCD

Par Dr Boudarène Mahmoud

mardi 20 octobre 2009

Le général Khaled Nezzar : «Abdelhamid Brahimi a dilapidé 14 milliards de dollars»

Invité par le quotidien arabophone Echourouk à donner son avis sur la dernière sortie de Abdelhamid Brahimi à partir de Rabat, le général à la retraite a jugé utile de rappeler le passé «révolutionnaire» de celui qui se croyait «né sous la bonne étoile» : «Durant la guerre de Libération, Brahimi passait du bon temps dans les vergers, derrière les frontières tunisiennes.» Parti trois ans à Alep, en Syrie, pour suivre une formation militaire, ce dernier n’a dû faire l’effort d’accompagner les nouveaux éléments de l’ALN, recrutés parmi les réfugiés, que jusqu’à la frontière : «Jamais il n’a demandé à traverser avec nous la ligne électrifiée, préférant retourner dans son paisible jardin, jusqu’à nouvel ordre.»

Brahimi, qui était censé rejoindre les unités combattantes de l’ALN, au vu de sa formation, a fini par servir de facteur pour le compte du chef d’état-major de l’époque, Ali Mendjeli, qui lui confiera, au cessez-le-feu, le commandement d’une des unités qui devaient se diriger vers la capitale, mais il préféra prendre la tangente, abandonnant hommes et matériel, dès que parvint à ses oreilles l’écho du différend entre le GPRA et l’état-major général. Au lendemain de l’indépendance, Brahimi, «qui s’est servi de la Révolution et ne l’a pas servie», refit surface et se rapprocha du même Ali Mendjeli, alors vice-président de l’Assemblée constituante, «par pur régionalisme», pour le supplier de lui octroyer un poste de responsabilité.

Ce qu’il obtint, puisqu’il sera nommé wali d’Annaba, avant de solliciter deux bourses d’études aux Etats-Unis, pour lui et sa femme, à un autre responsable de sa région. Après sept ans «d’études», il rentre au bercail mais son diplôme est considéré caduc par les autorités algériennes de l’époque qui exigeaient le bac pour lui accorder l’équivalence. Blasé, il «quémande « un poste auprès du secrétaire général du MDN, et obtient celui de conseiller économique au même ministère ; un poste qui fait presque rire le général Nezzar, «tant cette fonction n’a aucune espèce d’utilité dans une telle institution».

Par la force des choses – mais aussi à cause des choix irréfléchis de la classe dirigeante de l’époque –, Abdelhamid Brahimi se retrouve Premier ministre sous Chadli, «par une espèce de jeu d’équilibrisme», explique le général Nezzar. Sa nomination à la tête du ministère du Plan puis du gouvernement sonnera le glas de l’économie nationale et préludera les catastrophes qui s’ensuivirent. Dans le cadre du fameux PAP (plan antipénurie), Brahimi a gaspillé toutes les économies du pays, obligeant son successeur, Mouloud Hamrouche, à hypothéquer l’or pour pouvoir importer les produits de première nécessité. La situation était à ce point catastrophique qu’elle déboucha sur les événements du 5 octobre 1988, «qui ont eu le mérite de permettre l’ouverture démocratique, n’eussent été les erreurs commises dans la rédaction et l’adoption de la Constitution de 1989», regrette le général.

Forcé de donner son avis «dans un délai trop court» sur la nouvelle mouture, Nezzar se contenta d’une lecture furtive du volet concernant la défense nationale. Dans ce contexte, le général a rappelé que la démission de Chadli était intervenue lorsqu’il comprit que l’armée avait décidé de ne pas refaire l’erreur d’octobre 1988 et qu’elle rejetait toute idée de servir de nouveau de bouclier pour des politiques dépassés par des événements dont ils sont eux-mêmes la cause. Le général àla retraite Nezzar a estimé que l’histoire des 26 milliards «n’est qu’un subterfuge» inventé de toute pièce par le même Brahimi aux fins de détourner les regards de sa gestion catastrophique : «C’est plutôt lui qui a vidé les caisses de l’Etat, jeté l’argent du peuple par les fenêtres et conduit le pays vers l’impasse dont nous continuons malheureusement à subir les conséquences dramatiques, jusqu’à nos jours».

Répondant à Brahimi sur la question de l’islam et de l’arabité, le général à la retraite Nezzar a souligné que, s’agissant de la religion, personne n’était en droit de donner des leçons et, encore moins, de juger qui que ce soit sur son obédience religieuse : «C’est une affaire entre l’individu et son Créateur.» Quant aux doutes émis par Brahimi sur le degré d’arabité des anciens officiers déserteurs, Nezzar a mis au défi l’ancien Premier ministre de démontrer à l’opinion publique qu’il ait un jour mené une action concrète en faveur de la nation arabe : «Il passe son temps à dénigrer son pays, l’Algérie, à partir de la Grande-Bretagne et d’autres pays (allusion au Maroc).»

A ce sujet, Nezzar a rappelé son engagement actif dans la guerre israélo-arabe – un livre inédit paraîtra bientôt qui portera sur la participation de l’armée algérienne à cette guerre –, son entrevue avec le colonel Kadhafi à Tripoli, alors embourbé dans son conflit avec son voisin du sud, le Tchad, soutenu par la France. L’Algérie avait proposé au dirigeant libyen de lui assurer une couverture militaire dans la partie nord de la Libye, pour permettre à son armée de faire front aux attaques tchadiennes, au sud.

De même, Nezzar a souligné l’aide et le soutien moral et matériel apporté à l’Irak durant la première guerre du Golfe, lorsqu’un haut responsable était parti le voir pour lui transmettre un message des dirigeants irakiens qui ne tarirent pas d’éloges sur l’expérience et le professionnalisme de l’armée algérienne. «C’est moi qui me suis opposé à l’envoi de troupes algériennes en Irak, même en qualité d’observateurs», a souligné l’ancien ministre de la Défense nationale.

Pour l’anecdote, le général à la retraite est revenu sur sa très brève rencontre avec Ali Benhadj, qu’il avait reçu au Palais du gouvernement à la même époque : «Il était clownesque dans son faux uniforme», a-t-il dit, avant de révéler que 5 000 treillis non officiels avaient été découverts, qui étaient destinés aux activistes du FIS, et que les responsables – Ali Benhadj, Abassi Madani, cheikh Sahnoun, etc. – ne maîtrisaient pas tous les militants : «Une des raisons qui nous a poussés à interrompre le processus électoral en janvier 1992, était l’éclatement du FIS en plusieurs courants, dont le plus virulent, El-Hidjra Oua Ettakfir, échappait totalement au contrôle de ce parti.» Et de conclure, en toute humilité : «De toute façon, nous avions dû agir rapidement face à une situation chaotique qui mettait en péril l’unité du pays et sa sécurité. Nous n’avions pas le choix ; nous devions sauver la République.»

20-10-2009
Mehenna H.

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